75 % des entreprises peinent à recruter des profils dotés d’un esprit critique mature.
L’esprit critique est très souvent pointé du doigt comme étant indispensable dans la vie professionnelle et pourtant très peu d’entreprises et d’employés décident de s’y former sérieusement¹. C’était le cas en 2019 d’après le World Economic Forum², ça l’était toujours en 2024 et dans le contexte d’une forte utilisation des IAg ça sera probablement pire en 2026³…
Pourtant intuitivement, les gens voient juste puisqu’avoir un bon esprit critique aide – même plus qu’avoir un gros QI – à prendre de meilleures décisions dans :
- sa vie personnelle, par exemple en payant moins d’amendes et en ratant moins de rendez-vous importants (résultats d’étude à prendre avec précaution ici)⁴
- et professionnelle, par exemple en augmentant l’innovation, une meilleure prise en compte de l’incertitude et des risques, un management et un travail d’équipe plus efficaces, etc⁵.
Comment expliquer alors qu’encore peu d’entreprises et d’employés restent très frileux à l’idée d’investir du temps et de l’argent pour former leur esprit critique et celui de leurs équipes?
Je propose ici quelques pistes de réflexion :
1. L’esprit critique, c’est être dans la contradiction
Une représentation commune de l’esprit critique est que cela consiste à être systématiquement dans la contestation, la condescendance et une posture de doute permanent. Bref, faire preuve d’esprit critique en entreprise serait se tirer une balle dans le pied.
C’est tout l’inverse ! On peut définir l’esprit critique comme l’ensemble des connaissances, des compétences et dispositions qui permettent de décider quoi croire ou faire de façon raisonnable.
- Oui, l’esprit critique renvoie notamment au fait de questionner les propositions d’autrui et ses propres idées. Mais certainement pas tout le temps et à tout prix ; l’idée est de questionner pour mieux comprendre et pour améliorer si c’est nécessaire. Or identifier les situations où cela est pertinent ne va pas de soi et fait partie des compétences d’esprit critique à développer.
- Oui, l’esprit critique c’est aussi réfuter certaines idées qui ne sont pas justifiées ou qui sont soutenues pour de mauvaises raisons. L’idée n’est pas d’écraser autrui mais d’être dans une posture de co-construction des idées et d’entraide. De nouveau, cela demande des compétences spécifiques.
- Enfin, oui, l’esprit critique c’est parfois douter mais de façon équilibrée. Plus précisément, il s’agit plus d’être dans une démarche d’analyse des risques et des incertitudes, d’être capable de les décrire et de les comprendre pour mieux identifier les moyens permettant de les amoindrir.
Le risque actuel ?
C’est que des représentations erronées sur l’esprit critique conduisent à valoriser des comportements qui sont préjudiciables en entreprise comme dans la vie perso. Plus encore, ces représentations erronées peuvent impacter les dirigeants, cadres, ou RH dans leurs analyses des besoins en formation ainsi que dans les critères de jugement qui vont être mobilisés pour choisir les bons intervenants.

2. Former aux soft skills, c’est long et ça ne marche pas
C’est complétement faux sauf si vous passez par des formateurs incompétent qui n’y connaissant rien. Depuis une dizaine d’années, on croule sous les études scientifiques qui permettent d’identifier les leviers les plus efficaces pour développer certaines compétences et dispositions spécifiques de façon efficace.
Spoiler alert : en un atelier de 3h de formation, personne ne vous transformera un novice en un expert ceinture noire de la résolution de problème complexe. Par contre, dans le même type de format, on peut déjà apporter par exemple :
- des techniques de base pour vérifier l’information,
- des manières de conduire des réunions d’équipe qui favorisent l’intelligence collective,
- des outils conversationnels destinés aux managers pour favoriser l’ouverture d’esprit des équipes, etc.
3. Les formateurs sont mauvais !
Le gros problème pour moi, c’est le choix du formateur-trice. Je suis chaque jour un peu plus médusé par le nombre de formations bullshit qu’il peut y avoir autour du thème de l’esprit critique. Quelques points d’attention pour vous aider dans votre choix :
- les diplômes ça ne fait pas tout mais quand même… Regarder un minimum si la personne est formée à la pédagogie/andragogie et/ou à la thématique sur laquelle elle prétend former,
- pour les enjeux de prise en compte d’autrui et d’ouverture aux autres, attention aux formations qui proposent des techniques issues du monde du théâtre. Les exercices qui consistent à imiter les mouvements et expressions faciales de son binôme, ça fonctionne probablement très bien pour travailler son jeu d’acteur mais pas pour développer son esprit critique,
- les formations centrées sur la présentation de biais cognitif pour améliorer la prise de décision sont à fuir. Je ferai un article spécifique là-dessus mais 1000 fois non ! Ca ne fonctionne pas pour développer l’esprit critique voire même au contraire ça peut avoir comme effet de mal calibrer son scepticisme et empêcher les prises de décisions⁶
- enfin attention aux formations « intelligence collective » ou de « débattre pour convaincre » qui apprennent à utiliser les arguments fallacieux, à enlever les marqueurs de doute du discours (il me semble que… , il est probable que…) pour mieux persuader ses collègues et faire entendre son point de vue. C’est très certainement adapté pour certains métiers mais en aucun cas ça renvoie ici à de l’esprit critique ou à des enjeux favorisant la co-construction d’une prise de décision à plusieurs.
4. L’esprit critique dépend du contexte
Il arrive que le manque d’esprit critique des employés soit dû en partie à cause du contexte en entreprise. L’esprit critique ne se déploie pas dans le vide et seul dans son coin. Il peut être favorisé ou freiner par la culture de l’entreprise, l’ambiance entre les collègues, les habitudes de gestion de réunions, le rapport plus ou moins autoritaire à la hiérarchie, le sentiment de respect, de confiance et de compétence des employés. Ces différents éléments peuvent par exemple avoir pour impact :
- de freiner l’analyse et le questionnement des prises de décision des supérieurs hiérarchiques pour les optimiser ou tout simplement pour mieux les comprendre,
- de créer un climat de mise en compétition qui ne favorise pas le travail collaboratif entre associés,
- de limiter l’engagement et la prise de risque permettant la créativité et l’innovation,
- de stigmatiser l’erreur, la contradiction et les tentatives qui servent pourtant de carburant à l’esprit critique.
Au-delà de ces constats, il me semble que c’est au formateur d’interroger pour comprendre dans quelle mesure il est possible (ou non) de former à d’autres pratiques qui respectent la culture de l’entreprise, ou bien d’inviter à certains changements pour favoriser l’esprit critique.
Bibliographie
¹ Sites, articles, blogs abordant la question de l’importance de l’esprit critique en entreprise : https://www.welcometothejungle.com/fr/articles/esprit-critique-entreprise ; https://www.forbes.fr/management/pourquoi-votre-entreprise-doit-faire-preuve-desprit-critique/ ; https://www.lesechos.fr/travailler-mieux/vie-au-travail/au-fait-cest-quoi-lesprit-critique-cette-competence-a-absolument-avoir-en-entreprise-2104287 ; https://www.cegos.fr/ressources/mag/management/lesprit-critique-un-atout-strategique-pour-les-managers
² https://www.weforum.org/stories/2019/10/improve-critical-thinking-why-important/
⁴ https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1871187116300384
⁵ https://www.emerald.com/cemj/article/31/1/48/95130/Is-critical-thinking-a-future-skill-for-business
⁶ https://philpapers.org/rec/KENCTE-2 ; https://link.springer.com/article/10.1007/s11245-016-9398-8






