L’importance des faits dans nos sociétés : un incontournable de l’esprit critique

À l’ère d’Internet, de l’intelligence artificielle, des deepfakes et des réseaux sociaux, nous sommes submergés d’informations. Face à cette avalanche de discours et de clashs, le Forum Économique Mondial a même classé la désinformation comme le risque mondial le plus grave actuel.

Aujourd’hui, pour s’informer correctement, il faut se poser une question de base : qu’est-ce qu’un fait ? Comment le différencier d’une opinion ? Et à quoi servent vraiment les faits dans notre société ?

1. Désinformation ou mésinformation : de quoi parle-t-on ?

Pour commencer, il faut bien faire la différence entre deux choses qui se ressemblent mais dont l’intention est opposée :

  • La mésinformation : C’est partager une information fausse par erreur, en pensant bien faire. Exemple : Vous partagez sur Facebook que le concert de votre chanteur préféré est annulé, car vous avez mal lu la date sur une affiche. Vous vous êtes trompé de bonne foi.
  • La désinformation : C’est créer et partager une information fausse volontairement, dans le but de tromper, de manipuler l’opinion ou de gagner de l’argent (grâce aux clics). Exemple : Créer une fausse image par intelligence artificielle montrant un homme politique en train de voler de l’argent, dans le but de détruire sa campagne électorale.

Au-delà de l’importance d’être capable d’évaluer correctement l’impartialité et l’honnêteté d’une source, ce qu’il apparaît ici c’est l’importance du fait pour déterminer si une assertion relève d’une fake news (mésinformation ou désinformation) ou d’une information fiable.

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2. Fait ou Opinion ? Des liens plus étroits qu’on ne le pense

On entend souvent qu’il y a d’un côté les faits (objectifs, prouvés) et de l’autre les opinions (subjectives, personnelles).

  • Le fait est un élément concret, observable et mesurable.
  • L’opinion est un jugement de valeur ou une croyance personnelle.

Pourtant, ces deux notions dialoguent en permanence. Une opinion s’appuie souvent sur des faits (même partiels), et les faits sont utilisés pour justifier nos opinions.

Exemple :

  • Le fait brut : « J’ai lu une étude scientifique qui prouve que la chicorée contient des vitamines. »
  • L’opinion sans justification : « La chicorée, c’est dégoûtant. » (C’est un jugement de valeur personnel).
  • L’opinion justifiée par des faits : « Je préfère boire du café plutôt que de la chicorée, car au supermarché, le paquet de chicorée coûte 2 euros de plus. » (Ici, l’opinion s’appuie sur un fait vérifiable : le prix).

Le danger, c’est le biais d’auto-confirmation : c’est quand nous avons d’abord une opinion forte, et que nous trions ensuite les faits pour ne garder que ceux qui nous donnent raison, en ignorant les autres.

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3. Pourquoi le « fait pur et parfait » n’existe pas

Nous pourrions croire qu’un fait est une vérité absolue. Or, le fait 100% objectif n’existe pas, car notre accès au monde est toujours filtré de deux manières :

  1. Par nos propres sens : Même si vous vivez un événement en direct, votre cerveau filtre ce que vous voyez. Votre attention va se porter sur un détail et en ignorer un autre, en fonction de votre vécu.
  2. Par les médias (le « cadrage ») : La plupart des faits nous parviennent par d’autres personnes (journalistes, influenceurs). Raconter un fait, c’est déjà l’interpréter. Le choix des mots, de la musique ou même le cadrage d’une caméra modifient la réalité.

Exemple : Lors d’une manifestation, un journaliste peut filmer un petit groupe très serré pour donner l’impression d’une foule immense, ou filmer la rue de très haut pour montrer qu’elle est à moitié vide. Dans les deux cas, les images sont « vraies », mais l’interprétation proposée au spectateur est totalement différente.

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4. Le « matériel factuel » : la table qui nous rassemble

Faut-il en conclure que tout se vaut et que les faits ne sont que des opinions ? Absolument pas.

Pour clarifier ce point, j’utilise ici une notion proposée par la philosophe Hannah Arendt : le « matériel factuel ». Même si un fait n’est pas pur à 100%, il reste une matière de base solide que l’on peut vérifier et débattre ensemble. Elle compare les faits à une table autour de laquelle nous serions tous assis. Cette table nous sépare juste assez pour pouvoir discuter, mais elle nous relie.

L’exemple de Georges Clemenceau :

Hannah Arendt rapport que lorsqu’on a demandé à Clemenceau ce que les historiens du futur penseraient des causes de la Première Guerre mondiale, il a répondu : « Je n’en sais rien, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne diront pas que la Belgique a envahi l’Allemagne. »

La leçon : Plusieurs opinions crédibles et différentes sur pourquoi la guerre a éclaté peuvent exister. Mais pour pouvoir en débattre, il faut d’abord s’accorder sur le fait de base incontestable : c’est l’Allemagne qui a envahi la Belgique, et non l’inverse. Sans accord sur l’existence d’un fait (avec des fake news ou des « faits alternatifs »), on retire la table. On ne peut plus débattre.

5. L’enjeu démocratique : du récit au bavardage

Historiquement, le journalisme (notamment au XIXe siècle, quand les gens quittaient les campagnes pour des villes remplies d’inconnus) servait à créer du lien social. En racontant les mêmes faits dans les journaux, des personnes qui ne se connaissaient pas pouvaient partager un monde commun et débattre.

Aujourd’hui, ce ciment social s’effrite. Les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux ont besoin de retenir notre attention pour capter l’attention et vendre. Ils ont compris qu’une opinion qui choque ou qui énerve (le « clash ») fait cliquer beaucoup plus qu’une enquête factuelle longue et nuancée.

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On remplace donc de plus en plus le récit factuel (l’enquête de terrain) par le discours d’opinion (le débat stérile entre chroniqueurs autour d’une table). De plus, les algorithmes des réseaux sociaux nous enferment dans des « bulles », en nous montrant des publications avec lesquelles nous sommes déjà d’accord. La somme de ces phénomènes accentue le fait que nous ne partageons plus les mêmes opinions, mais nous ne partageons même plus les mêmes faits.

6. Conclusion : L’importance vitale de former à l’esprit critique

Si le XIXe siècle était friand de récits factuels, l’environnement informationnel actuel valorise le clash, le commentaire à chaud et la rumeur. Dans cet contexte, distingue le fait de l’opinion est devenu particulièrement utile comme grille d’analyse de l’information.

Cependant, faire le constat de cette complexité ne veut pas dire que les citoyens sont incapables ou naïfs. Bien au contraire, cela souligne l’urgence absolue de former l’esprit critique de toutes et tous.

Former son esprit critique, ce n’est pas apprendre à douter de tout de manière paranoïaque. C’est comprendre comment fonctionne la fabrique de l’information (qui la produit ? dans quel but ? avec quel modèle économique ?). C’est apprendre à identifier la source d’une information, à reconnaître un « cadrage » médiatique, et à sortir de ses propres bulles d’algorithmes.

Aujourd’hui, l’éducation aux médias et à l’information n’est plus une simple option scolaire : c’est une compétence démocratique et professionnelle indispensable. Sans un socle commun de faits vérifiés et partagés, aucune discussion politique n’est possible, et aucune société ne peut fonctionner de manière apaisée. C’est à la condition que nous soyons collectivement formés à ces enjeux que nous pourrons nous responsabiliser vis-à-vis des médias que nous consultons, retrouver le chemin d’un débat juste, et redevenir pleinement acteurs de notre citoyenneté.

Kevin De Checchi

Kevin De Checchi

Docteur en science cognitive

Chercheur, formateur & consultant.
Expert en esprit critique et évaluation de formations. J’accompagne entreprises & formateurs dans le développement humain.

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