Saurez-vous reconnaître les mythes autour de l’esprit critique ?

Introduction : Qu’est-ce que l’esprit critique, vraiment ?

En dépit du fort engouement autour de l’esprit critique, la notion reste souvent mal comprise, entourée d’un halo de mythes et de conceptions erronées. Ces simplifications ne sont pas de simples erreurs ; elles peuvent être dangereuses, menant a minima à limiter une réelle attitude critique constructive voire favoriser des postures d’arrogance intellectuelle ou d’adhésion à des croyances conspirationnistes. 

Faire preuve d’esprit critique, est-ce douter de tout ? Penser par soi-même en rejetant toute autorité ? S’agit-il d’une démarche purement logique, dénuée d’émotions ? Cet article vous propose de tester vos propres conceptions à travers un quiz interactif. Pour chacune des 6 affirmations courantes, prenez position, puis surlignez le texte en dessous pour faire apparaître l’explication basée sur les recherches en philosophie et en psychologie.

Quiz : Évaluez votre conception de l’esprit critique

Pour ne pas vous spoiler, j’ai mis les réponses de chaque proposition à la fin de l’article.

1. Enoncé 1 : “L’esprit critique, c’est douter de tout”.

2. Enoncé 2 : L’esprit critique, c’est « penser par soi-même ».« 

3. Enoncé 3 : “On peut faire preuve d’esprit critique sans s’y connaître à fond sur le sujet.« 

4. Enoncé 4 : “L’esprit critique est une démarche purement rationnelle, sans émotions.« 

5. Enoncé 5 : « L’esprit critique, c’est la même chose que la résolution de problèmes ».

6. Enoncé 6 : « Faire preuve d’esprit critique implique d’être capable d’identifier les arguments solides et bien justifiés »

Conclusion : L’esprit critique, une notion plus complexe qu’il n’y paraît

Nous avons vu en quoi l’esprit critique est une notion plus complexe et nuancée qu’il n’y paraît. En résumé, nous avons déconstruit plusieurs mythes :

  • L’EC n’est pas un doute systématique, mais une quête de jugement raisonné.
  • Il ne s’agit pas de rejeter l’expertise, mais de développer une autonomie intellectuelle éclairée.
  • Il n’est pas une pure rationalité froide, mais une démarche animée par des dispositions comme la curiosité et l’humilité qui sont elles-mêmes guidées par l’émotion..
  • Son but premier n’est pas de critiquer autrui, mais de l’appliquer à soi-même dans une démarche d’autoréflexion.
  • L’EC ne se réduit pas à la résolution de problèmes, mais vise aussi à se forger des croyances justifiées.
  • Enfin, ce n’est pas un don inné, mais une compétence qui se cultive tout au long de la vie. 

Et maintenant, les réponses !

1. Enoncé 1 : “L’esprit critique, c’est douter de tout”.

FAUX
Il s’agit d’un mythe tenace basé sur un amalgame. Si le doute peut être un excellent point de départ pour une démarche critique, il n’en est pas la finalité. L’esprit critique ne se résume pas à un scepticisme systématique qui refuserait toute croyance.
La littérature scientifique perçoit plutôt le scepticisme comme un juste milieu entre un vice par excès (une méfiance systématique) et un vice par défaut (une confiance aveugle et crédule). Bien que certains penseurs comme John McPeck (1981) aient défini l’EC comme « une propension et une compétence à s’engager dans une activité avec un scepticisme réfléchi », d’autres, à l’instar de Ralph Johnson (1992), ont critiqué l’usage de ce terme pour sa connotation négative. L’objectif de l’esprit critique n’est pas de rester dans un doute permanent, mais bien d’évaluer les informations et les arguments pour parvenir à un jugement raisonné.(Références : McPeck, 1981; Johnson, 1992)

2. Enoncé 2 : L’esprit critique, c’est « penser par soi-même ».« 

C’est FAUX 

Voilà un autre mythe qui confond deux notions bien distinctes : l’ autonomie intellectuelle, qui est une composante essentielle de l’EC, et une forme d’ autosuffisance épistémique, une posture qui rejette toute expertise justifiée. L’autonomie intellectuelle ne consiste pas à rejeter systématiquement toute autorité. Elle s’apparente plutôt à une  » dépendance éclairée « : on s’approprie les savoirs et les avis externes après les avoir soumis à un processus de justification rationnelle. « Le risque de cette confusion est de rapprocher dangereusement l’esprit critique d’une mentalité conspirationniste, qui se caractérise justement par un rejet systématique des sources d’autorité légitimes et fondées, comme le consensus scientifique.(Références : Zagzebski, 2013; Guillon, 2018).

3. Enoncé 3 : “On peut faire preuve d’esprit critique sans s’y connaître à fond sur le sujet.« 

C’est VRAI

Même sans être spécialiste, on peut analyser les arguments, poser des questions pertinentes, et évaluer la cohérence d’un discours. Néanmoins, comme le soulignent les chercheurs, tenter d’analyser un composé chimique ou d’évaluer des hypothèses historiques sans la maîtrise des concepts fondamentaux de la chimie ou de l’historiographie condamne l’individu à une réflexion de surface. La profondeur et la pertinence de l’activité critique sont ainsi directement corrélées à l’étendue du savoir que le sujet mobilise sur l’objet de son attention. Par ailleurs, la validité d’un jugement critique est intrinsèquement liée aux normes du domaine concerné. Par exemple, les critères de validité pour l’interprétation d’un poème diffèrent radicalement de ceux requis pour l’analyse d’un graphique statistique. Bien que certaines opérations logiques soient transversales, leur application pertinente exige une compréhension fine du contexte. 

Toutefois, si la connaissance est une condition nécessaire, elle ne saurait être suffisante. L’accumulation de savoirs ne garantit pas la posture critique si elle ne s’accompagne pas des dispositions adéquates, telles que l’honnêteté intellectuelle. En définitive, une pensée critique rigoureuse exige une motivation interne (disposition) à faire dialoguer des contenus de connaissance et l’exercice de nos compétences.

 (Référence : Bailin et al, 1999; Bailin et al, 2002; Ennis, 1996; Schopfer, 2025)

4. Enoncé 4 : “L’esprit critique est une démarche purement rationnelle, sans émotions.« 

La réponse est FAUX

La recherche s’accorde aujourd’hui sur le fait que l’EC est une construction tripartite qui inclut des compétences cognitives (l’analyse, l’évaluation…), des connaissances sur un sujet donné, mais aussi une  dimension dispositionnelle ou affective  (Johnson, 2014). Cette troisième dimension regroupe les attitudes et les habitudes de pensée qui nous poussent à utiliser nos compétences critiques. Des dispositions comme la  curiosité , le  courage intellectuel  (oser remettre en question ses propres croyances) ou l’ humilité  sont de véritables moteurs de la pensée critique. Sans ces dispositions, les compétences d’analyse, aussi affûtées soient-elles, peuvent devenir un simple outil d’arrogance, comme nous le verrons. Ignorer cette dimension, c’est oublier que le processus critique peut être psychologiquement coûteux et inconfortable. Il demande un effort, et parfois, comme le montrent certaines études, peut même rendre « malheureux·euses » en nous confrontant à la complexité du monde et à nos propres limites.

(Références : Johnson, 2014; Facione, 2000)

5. Enoncé 5 : « L’esprit critique, c’est la même chose que la résolution de problèmes ».

C’est FAUX 

Cette affirmation est un mythe qui implique de réduire une notion complexe à une seule de ses applications. Robert Sternberg (1986) définissait par exemple l’EC comme « les processus mentaux, les stratégies et les représentations que les gens utilisent pour résoudre des problèmes, prendre des décisions et apprendre de nouveaux concepts ».Cependant, si la résolution de problèmes est une  application majeure de l’esprit critique, elle n’en est pas la finalité unique. Le philosophe Robert Ennis ([1987] 2015) a proposé une définition plus englobante : « La pensée critique est une pensée raisonnable et réfléchie qui vise à décider de ce qu’il faut croire ou faire ». Cette définition est éclairante car elle distingue la raison pratique  (« que faire ? ») de la  raison théorique  (« que croire ? »), montrant que l’EC s’applique aux deux.

(Références : Sternberg, 1986; Ennis, [1987] 2015)

6. Enoncé 6 : « Faire preuve d’esprit critique implique d’être capable d’identifier les arguments solides et bien justifiés ».

VRAI

La littérature scientifique s’accorde pour désigner l’analyse de l’argumentation comme le mécanisme central de l’esprit critique. Cette opération cognitive ne se limite pas à comprendre un énoncé, mais exige de disséquer la structure même du raisonnement. Le penseur critique doit être en mesure d’isoler la conclusion d’un discours — ce que l’on tente de lui faire admettre — et d’identifier les prémisses, c’est-à-dire les raisons avancées pour soutenir cette conclusion. Cette démarche analytique implique également de repérer les hypothèses implicites, souvent non formulées, qui sous-tendent le raisonnement. Il s’agit, en somme, de faire le tri entre les inférences valides et les raisonnements fallacieux, une compétence particulièrement cruciale, par exemple, dans l’enseignement des sciences où l’élève apprend à distinguer une explication robuste d’une déduction hâtive.

(Références : Abrami et al., 2015; Alsaleh, 2020; Kuhn, 2021; Pallarès, 2023)

Kevin De Checchi

Kevin De Checchi

Docteur en science cognitive

Chercheur, formateur & consultant.
Expert en esprit critique et évaluation de formations. J’accompagne entreprises & formateurs dans le développement humain.

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