L’Esprit Critique : Définitions, Outils et Pièges à Éviter

Introduction

Le développement de l’esprit critique est aujourd’hui une préoccupation majeure, au point d’être qualifié de « grande cause nationale » en France dans le rapport « Les Lumières à l’ère Numérique » (Bronner, 2022). Par ailleurs, le terme est omniprésent dans les discours publics, les réformes éducatives et les discussions de société. Mais que recouvre réellement cette notion invoquée comme un remède à la désinformation et un pilier de la citoyenneté ?

Cet article se propose de décortiquer le concept au prisme de la recherche scientifique — en philosophie, psychologie et éducation. Nous explorerons la multiplicité de ses définitions pour nous concentrer sur un modèle opérationnel et pratique. Nous détaillerons ensuite sa structure complexe, qui repose sur un triptyque de compétences, de connaissances et de dispositions. Enfin, nous aborderons un aspect souvent négligé : ses limites et les risques associés à une compréhension réductrice ou à une pratique maladroite.

1. Qu’est-ce que l’esprit critique ? Une notion, mille visages

Il est essentiel de le souligner d’emblée : il n’existe pas de définition unique de l’esprit critique qui fasse consensus dans la littérature scientifique. Cette pluralité d’approches témoigne de la richesse du concept, mais aussi de sa complexité. Chaque définition met en lumière une facette particulière, qu’il s’agisse d’un processus, d’une disposition ou d’une finalité pratique. Pour illustrer cette diversité, voici trois définitions clés issues de la recherche :

  • Ennis ([1987] 2015) La pensée critique est une pensée raisonnable et réfléchie qui vise à décider de ce qu’il faut croire ou faire,
  • McPeck (1981)Une propension et une compétence à s’engager dans une activité avec un scepticisme réfléchi,
  • Scriven & Paul (1987) Le processus intellectuellement discipliné de conceptualisation, d’application, d’analyse et d’évaluation de l’information pour guider la croyance et l’action, fondé sur des valeurs intellectuelles universelles (clarté, exactitude, etc.).

Cette multiplicité n’est pas sans conséquences. En effet, certaines définitions sont si vastes qu’elles en deviennent difficiles à enseigner et à évaluer. Comme le soulignent Pasquinelli et al. (2020), « associer la notion d’EC avec un ensemble trop vaste de capacités pose problème pour l’évaluation et l’éducation ». Pour avancer, il est donc utile de s’appuyer sur un modèle plus opérationnel.

Plus récemment, la recherche francophone a mis en évidence des spécificités culturelles. Charlotte Barbier (2025) note que l’institution scolaire française adopte souvent une « conception protectionniste » (p.95)  de l’esprit critique, visant à prémunir les élèves contre la désinformation et la radicalisation. Parallèlement, le mouvement de la zététique a popularisé une vision de l’esprit critique centrée sur la méthode scientifique et la distinction entre science et pseudo-science. Cette vision amène le risque de réduire le concept à une simple « boîte à outils » pour trier le vrai du faux.

2. Une Définition Opérationnelle : L’Approche de Robert Ennis

Parmi les nombreuses théories, la définition proposée par le philosophe Robert Ennis —  « une pensée raisonnable et réfléchie qui vise à décider de ce qu’il faut croire ou faire »  (Ennis, [1987] 2015) — s’est imposée comme l’une des plus influentes et des plus utiles pour structurer la pensée et l’action. Elle repose sur deux piliers fondamentaux et complémentaires :

  • Décider quoi croire :  Cet aspect renvoie à l’évaluation de la fiabilité des informations, à l’analyse de la solidité des arguments et à la formation de croyances justifiées. Il s’agit de la dimension épistémique de l’esprit critique, celle qui nous aide à nous forger une représentation du monde aussi juste que possible.
  • Décider quoi faire :  Ce second pilier concerne la prise de décision et la résolution de problèmes. L’esprit critique devient ici un outil pratique pour guider nos actions, qu’il s’agisse de choix personnels, professionnels ou citoyens. Ennis insiste sur le lien intrinsèque entre ces deux aspects. Nos croyances, lorsqu’elles sont formées de manière raisonnable et réfléchie, deviennent la base sur laquelle reposent nos décisions et nos actions. Penser de manière critique, c’est donc non seulement savoir, mais aussi savoir agir en conséquence.

3. La Boîte à Outils du Penseur Critique : Connaissances, Dispositions et Compétences

Face à la pluralité des définitions qui risque de paralyser l’action éducative, la communauté scientifique s’est accordée sur un consensus. Plutôt que de chercher une définition unique, les spécialistes s’entendent sur une architecture commune de l’esprit critique. Comme le synthétise le philosophe Ralph Johnson ([1996] 2014), ce modèle tripartite, qui offre une solution à la complexité conceptuelle, repose sur une combinaison de trois composantes qui s’influencent mutuellement : les compétences cognitives, les connaissances et les dispositions.

3.1. Les Compétences Cognitives (Le « Savoir-Faire »)

Les compétences cognitives sont les actions mentales concrètes que le penseur critique met en œuvre. Elles ont été largement cartographiées, notamment grâce au rapport Delphi, un projet mené par Facione (1990) qui a réuni un panel d’experts. Les compétences clés qui en ressortent sont :

  • Analyse :  Identifier la structure d’un argument, ses prémisses, ses hypothèses sous-jacentes et sa conclusion.
  • Évaluation :  Juger de la crédibilité d’une source d’information et de la solidité logique d’un argument.
  • Inférence :  Tirer des conclusions justifiées et prudentes à partir des informations et des preuves disponibles.
  • Explication :  Être capable de présenter les résultats de son propre raisonnement de manière claire, cohérente et argumentée.
  • Autorégulation :  Appliquer une analyse critique à sa propre pensée. Cela implique de prendre conscience de ses propres biais, de remettre en question ses hypothèses et de corriger ses erreurs.

3.2. Les Connaissances (Le « Savoir »)

Les compétences critiques ne s’exercent pas dans le vide. Comme le souligne John McPeck (1990), il est impossible de penser de manière critique sur un sujet sans en posséder une connaissance minimale. On ne peut évaluer la validité d’un argument en physique quantique sans comprendre les bases de cette discipline. Au-delà des connaissances spécifiques à un domaine, l’esprit critique requiert également des connaissances sur le fonctionnement de la pensée elle-même. Cela inclut la connaissance des biais cognitifs (comme le biais de confirmation), des principes fondamentaux de la logique et des types d’arguments fallacieux (sophismes) qui peuvent nous induire en erreur.

3.3. Les Dispositions (Le « Savoir-Être »)

Les dispositions sont souvent considérées comme le moteur de l’esprit critique. Il s’agit des attitudes, des habitudes de pensée ou des vertus intellectuelles qui incitent une personne à mobiliser ses compétences et ses connaissances. Sans ces dispositions, un individu peut savoir comment analyser un argument, mais ne jamais ressentir le besoin de le faire. Les dispositions fondamentales incluent :

  • Curiosité :  Le désir sincère d’être bien informé et la motivation à explorer des sujets nouveaux ou complexes.
  • Ouverture d’esprit :  La volonté de considérer sérieusement des points de vue alternatifs, même s’ils entrent en contradiction avec ses propres croyances. Cette disposition est un antidote essentiel au dogmatisme et au rejet systématique de l’expertise qui caractérise certaines dérives.
  • Humilité intellectuelle :  La conscience des limites de ses propres connaissances et la capacité à reconnaître ses erreurs et ses zones d’ignorance. Cette disposition est le principal rempart contre le risque d’arrogance intellectuelle et d’isolement social que nous aborderons plus loin.
  • Persévérance intellectuelle :  La ténacité face à la complexité, la volonté de ne pas abandonner une tâche intellectuelle difficile malgré les obstacles.
  • Confiance dans la raison :  La conviction que les processus de recherche et de raisonnement sont les meilleurs outils dont nous disposons pour acquérir des connaissances fiables.

4. Les Angles Morts de l’Esprit Critique : Limites et Risques

Loin d’être une panacée, l’esprit critique comporte des risques importants lorsqu’il est mal compris ou pratiqué de manière déséquilibrée. Ces angles morts émergent souvent lorsque les compétences analytiques (le savoir-faire) sont développées au détriment des dispositions régulatrices (le savoir-être) comme l’humilité et l’ouverture d’esprit. L’outil, alors, se retourne contre le penseur ou son entourage.

4.1. Le Risque de l’Arrogance et de l’Isolement Social

Dans une étude menée par la chercheuse Céline Schöpfer, une participante témoigne comment, après avoir découvert des outils critiques, elle est devenue « condescendante » et a passé son temps à « faire la morale à tout le monde ». Cependant, le témoignage complet révèle un aspect crucial : c’est en recevant des retours négatifs de son entourage, qui la trouvait « insupportable », qu’elle a pu réfléchir à sa posture et « gagner en humilité » (Schöpfer, 2025, p. 233). Cet exemple montre que l’autorégulation, souvent provoquée par un retour social, est essentielle pour corriger une pratique défaillante de l’esprit critique. Par ailleurs, les travaux de Schöpfer (2025) illustrent de manière frappante que nous avons spontanément tendance à nous considérer comme meilleurs que la moyenne. Lorsque l’on interroge des individus sur leur propre esprit critique, les résultats montrent qu’environ 68% des femmes et 69% des hommes s’évaluent comme étant “légèrement meilleur que la moyenne” ou “meilleur que la moyenne”  (Schöpfer, 2025, p. 230). Cette majorité d’individus se percevant comme supérieure à la moyenne peut inhiber la remise en question de leur propre raisonnement. L’esprit critique peut alors devenir un outil pour aller attaquer les autres plutôt qu’un moyen d’améliorer sa propre pensée.

4.2. Quand l’Esprit Critique Flirte avec le Conspirationnisme

Voici un paradoxe troublant : bien que l’esprit critique soit présenté comme le principal rempart contre les théories du complot, une conception erronée peut au contraire y conduire. Lorsque l’on amalgame « esprit critique », « scepticisme » et « penser par soi-même », on risque de promouvoir un rejet systématique de toute forme d’autorité, y compris celle des experts et du consensus scientifique.Cette posture, que le philosophe Jean-Baptiste Guillon (2018) nomme « individualisme épistémique », est une caractéristique centrale de la mentalité conspirationniste. Il est crucial de distinguer cette posture de l’autonomie intellectuelle saine, qui consiste à évaluer les autorités avant de leur accorder une confiance raisonnée. L’individualisme épistémique s’apparente plutôt à une « indépendance d’esprit » radicale qui rejette  a priori  toute expertise, un terrain fertile pour les récits alternatifs. Un esprit critique sainement pratiqué, au contraire, sait reconnaître les limites de son expertise et accorder une confiance raisonnée aux sources fiables.

4.3. Les Limites Pédagogiques et Psychologiques

Enseigner l’esprit critique est une tâche ardue dont le succès n’est pas garanti. Des études, comme celle menée par Arum et Roksa (2011) sur des étudiants universitaires, montrent que les gains en compétences critiques sont « extrêmement faibles, soit empiriquement inexistants » pour une proportion significative d’entre eux. De plus, nos compétences à l’esprit critique sont soumises au « défi situationniste » : elles sont difficiles à appliquer de manière constante et cohérente face à la pluralité des situations que nous rencontrons dans notre quotidien. En effet, notre raisonnement est fortement influencé par le contexte, la pression sociale, nos émotions, la fatigue ou encore les contraintes de temps. Savoir identifier un sophisme dans un exercice en classe ne garantit pas que nous le repérerons lors d’une discussion animée entre amis ou face à un discours politique mobilisateur.

Conclusion : Pour un Esprit Critique Humble et Réflexif

Loin d’être un concept simple, l’esprit critique est une notion plurielle et complexe. Le modèle tripartite — compétences, connaissances et dispositions — offre une grille de lecture riche et opérationnelle pour en saisir les multiples dimensions. Il nous rappelle que savoir analyser un argument est insuffisant si l’on ne possède pas les dispositions intellectuelles, comme l’humilité et l’ouverture d’esprit, qui rendent cette analyse honnête et constructive. Les risques associés à sa pratique, tels que l’arrogance ou le dogmatisme, ne sont pas des défauts inhérents à l’esprit critique lui-même, mais plutôt les symptômes d’une pratique déséquilibrée, dépourvue d’autorégulation et de conscience de ses propres limites.En définitive, un esprit critique bien compris n’est pas une arme que l’on brandit contre les autres pour prouver sa supériorité. C’est un outil d’amélioration continue de sa propre pensée, un processus exigeant qui demande de la rigueur, mais aussi et surtout, de la conscience et de l’humilité.

Bibliographie

  • Arum, R., & Roksa, J. (2011).  Academically adrift: Limited learning on college campuses . University of Chicago Press.
  • Barbier, C. (2024). Développer l’esprit critique des élèves : analyse des conceptions, des pratiques déclarées et des choix de ressources d’enseignants de collège. Thèse de doctorat, Université Paris Cité.
  • Bronner, G. (Dir.). (2022).  Les Lumières à l’ère numérique . Rapport.
  • Ennis, R. H. (2015). Critical thinking. In M. Davies & R. Barnett (Eds.),  The Palgrave handbook of critical thinking in higher education  (pp. 31-49). Palgrave Macmillan.
  • Facione, P. A. (1990).  Critical thinking: A statement of expert consensus for purposes of educational assessment and instruction (The Delphi Report) . California Academic Press.
  • Guillon, J.-B. (2018).  Pourquoi la crédulité n’est pas un défaut de l’esprit . Ithaque.
  • Johnson, R. H. (2014). The relation between critical thinking and informal logic. In D. Mohammed & M. Lewiński (Eds.),  Virtues of Argumentation: Proceedings of the 10th International Conference of the Ontario Society for the Study of Argumentation (OSSA) .
  • McPeck, J. E. (1981).  Critical thinking and education . Martin Robertson.
  • Pasquinelli, E., Acher, A., & Bronner, G. (2020).  Éduquer à l’esprit critique : bases théoriques et indications pratiques pour l’enseignement et la formation . Réseau Canopé.
  • Schöpfer, C. (2025). Peut-on encore sauver l’esprit critique ? Tentative de réingénierie conceptuelle à partir d’un examen empirique de ses limites. Thèse de doctorat, Université de Genève.
  • Scriven, M., & Paul, R. (1987).  Defining critical thinking . Communication présentée à la 8th Annual International Conference on Critical Thinking and Education Reform.
Kevin De Checchi

Kevin De Checchi

Docteur en science cognitive

Chercheur, formateur & consultant.
Expert en esprit critique et évaluation de formations. J’accompagne entreprises & formateurs dans le développement humain.

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